mardi 16 janvier 2018

Côté pile, côté face




Même si elle n'a pas la notoriété des autres monuments parisiens, la Grande Arche de la Défense n'est pas tout à fait une inconnue. Son côté face bénéficie d'une relative célébrité. Mais qu'en est-il de son côté pile ? J'avoue que jusqu'à peu, bien que parisien (honte sur moi) je l'ignorais. Il faut dire à ma décharge que je n'ai jamais été très attiré par ce quartier de la Défense, avec ses tours prétentieuses qui se donnent des airs de Manhattan au petit pied, sa dalle des quatre vents, sa faune de commerciaux industrieux. Certes je reconnais bien volontiers la prouesse technique : si nous ignorons encore à ce jour comment furent bâties les pyramides, un Égyptien de ces temps lointains hésiterait à passer sous cette voûte qui défie la pesanteur.
Je sais donc désormais comment s'achève, selon la volonté de l’orgueilleux Mitterrand, le fameux "axe historique" : il bute sur un cimetière, celui de Puteaux. Une passerelle tente bien piteusement de le prolonger un peu, mais sa présence est sans objet, ridicule. Et puis le prolonger pour aller où ? Derrière c'est l'U Aréna qui bouche l'horizon.
L'axe historique s'avère donc être une impasse.
Quant au monument, si j'en crois les filets de protection qui recouvrent certains de ses côtés, il semble souffrir des mêmes maux que l'Opéra Bastille du même bâtisseur du siècle dernier : ses dalles se décollent.


                                                     La dalle des quatre vents.

jeudi 11 janvier 2018

Dématérialisation


                                       
                                                           Ne me concerne pas.


Un jour ou l'autre on finit bien par l'attraper cette fichue retraite. Ce n'est pas encore tout à fait mon cas mais enfin je m'en approche. Comme, contre mon gré, je dispose d'un peu de temps devant moi, j'ai entrepris de me plonger dans ce que fut ma carrière, de faire le tri dans des tonnes de paperasses afin d'en tirer le bon grain, de faire remonter à la surface le petit bout de papier en forme de ticket de caisse qui faisait jadis office de bulletin de salaire. Qu'on ose me le demander : je l'ai ! De cela il me faut remercier ma mère qui dans mes jeunes et insouciantes années classait tout de ce qui me concernait jusqu'au moindre travail saisonnier.
Mais l'on ne dira jamais assez le blues que procure cette activité qui consiste à fouiller dans des tas de dossiers empilés, oubliés. Ne remontent pas seulement à la surface des fiches de paye ou des relevés de compte, mais aussi des lettre échangées, d'amour ou d'amitié, qui parfois vous bouleversent, des photos cruelles qui confirment s'il le fallait que le temps est passé, bien passé.
Comme je ne voulais pas mettre à la poubelle des documents comportant trop d'informations personnelles, j'ai fait deux tas : l'un destiné aux éboueurs, l'autre à la cheminée. Ce travail fait je me suis assis en tailleur devant la cheminée et confectionné des boulettes de papiers. Et dans le feu se sont mises à défiler les années, relevés de comptes avec leurs colonnes de chiffres, d’additions et de soustractions (surtout de soustractions), 1990, 91...2000, 01, 08...., commandements de payer des impôts, résultats d'analyses : des décennies réduites en cendres, dématérialisées pour de bon.
Mais alors que je devrais être satisfait du travail accompli, me reste sur le cœur une sensation étrange : ce voyage dans le temps m'a remis en mémoire quelques erreurs que j'aurais pu m'épargner.
Qu'importe :

 Passent les jours et passent les semaines
            Ni temps passé
       Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

     Vienne la nuit sonne l'heure
     Les jours s'en vont je demeure

lundi 1 janvier 2018

En attendant Carmen



On a de ces régions en France j'vous jure...
Prenez le Perche par exemple : il est à vendre. Petit parisien qui veut accomplir ton rêve de proprio, de retour à la campagne, ce coin à deux heures de Paris est ton eldorado : tu y trouveras ta caravane immobile. Celle-ci par exemple : 200 ! Comment ? Tu fronces des sourcils ? 90 et elle est à toi ! Nous on déguerpi, on déserte, on se casse à Malibu.
Par la fenêtre je regardais le vent arracher des morceaux de nuages, transformer les prés en lacs, jouer le prélude de Carmen.
- la pluie a cessé on dirait, je vais marcher un peu.
- tu sais d'ici cinq minutes elle t'aura rattrapé, la pluie, là-dessus il n'y a aucun doute.
Dehors il ne pleuvait plus mais le vent faisait s’ébrouer les haies et les arbres qui me saluaient d'une averse résiduelle. Sur les collines les maisons de silex et de glaise semblaient fondre comme de gros morceaux de sucre roux. J'ai rejoins le bourg. Tant de maisons et si peu d'âmes croisées. Tant de commerces qui demandaient grâce...
A quoi pouvaient bien ressembler les fous qui jadis ont fait jaillir ces hameaux improbables ? Où sont leurs descendants ?
- alors ? C'était comment ?
- humide, très humide.



dimanche 24 décembre 2017

La Promes de l'Aub


J'en ai déjà souvent parlé ici mais je ne résiste pas à la tentation d'y revenir.
Nous avons la chance dans notre quartier d'avoir sans doute l'un des cinémas les plus modernes de Paris, un bijou de technologie aux lignes futuristes quoiqu'un peu agressives, un truc à vous faire aimer d'emblée le troisième millénaire. Sa façade est composée de dalles de leds qui affiche à intervalles réguliers les films au programme. Seulement voilà : depuis son ouverture il y a bien deux ans, cette façade n'a jamais correctement fonctionné, à tel point que sur le trottoir une nacelle élévatrice avait (et a toujours je crois) sa place dédiée afin que des techniciens puissent secourir la grande malade. A ce jour ils n'y sont toujours pas parvenu et voici par exemple ce que cela donne aujourd'hui :


                                                                  La Promes
                                                                        de
                                                                           l'Aub

Et puisqu'ici le film dont le titre tronqué est "La Promesse de l'Aube", je trouve amusant cette façade qui s'obstine à dysfonctionner, comme un pied de nez à d'autres promesses : celles du progrès.
Rendez-nous les colleurs d'affiches !

Et joyeux Noël à tous.



samedi 23 décembre 2017

La foule


Tiens cet après-midi dans mon auto j'ai entendu cette reprise de "La Foule" d'Edith Piaf par une Guyanaise du nom d'Edith Lefel*. J'ai bien aimé et je trouve que les rythmes afro-cubains se prêtent admirablement à cette chansonnette.
Wikipédia m'informe que cette chanteuse eut une vie assez brève (1963-2003). Mais vous, qu'en pensez-vous de cette version ?

*Elle tient son prénom de l'ouragan Edith qui ravagea la Martinique le 25 septembre 1963.


mercredi 20 décembre 2017

Je suis Charlie



"On s’adresse aux citoyens comme s’ils étaient des gosses. On leur fait les gros yeux quand ils disent des gros mots".
« Une claque dans la gueule de temps en temps remettrait en place les idées à ceux qui veulent contrôler les nôtres ».

Riss de Charlie Hebdo (après le limogeage de Tex pour une mauvaise blague).

Je ne peux pas ne pas lui donner raison et, cette fois, je suis inconditionnellement Charlie.

lundi 18 décembre 2017

J'crois qu'c'est clair...


...du moins pour les lecteurs du Figaro.
Mais en la matière il y a tant à faire.
Au boulot !



« Il n’y a pas de droit de l’homme à voyager vers l’Union européenne et l’Union doit se protéger »
Robert Fico Premier ministre slovaque.

« Nous sommes actuellement confrontés à une crise d’immigration de grande ampleur liée au terrorisme, qui place l’UE dans une situation complexe où elle doit prendre des mesures spécifiques et efficaces. »
Miloš Zeman, président de la République tchèque.

"Bruxelles considère l’asile non pas comme un moyen d’offrir un répit temporaire à la guerre, mais plutôt comme une autre méthode de transplantation permanente des populations du tiers monde dans les pays de l’UE."*
Avramopoulos, commissaire européen chargé de l’immigration.

*Le grand remplacement un fantasme ?

samedi 16 décembre 2017

Retour à Cannes




J'ai revu Cannes. J'en reviens.
J'ai revu la rue Meynadier dont je parle si bien dans un fameux billet* que l'on peut relire ici. J'ai revu "P" aussi qui tient toujours contre vents et marées son minuscule restaurant. Elle m'a accueilli à bras ouverts et nous avons repris la conversation là où nous l'avions laissée il y a trois ans. Elle m'aime bien, "P", et je refuse de penser que c'est uniquement parce que j'ai toujours été un client fidèle. Son petit commerce était quasi désert et elle écoutait, quand j'y suis rentré,  "Radio Émotion", sorte de "Radio Nostalgie" locale. À un moment elle m'a dit que je pouvais fumer si je le souhaitais, que de toute façon à cette heure-ci il ne viendrait plus grand monde. Pour me conforter dans l'idée qu'il n'y avait pas à hésiter, elle eut ce mot que sa fille emploie très souvent aussi, qui doit se transmettre de génération en génération, comme une devise sur un blason :
- et puis on s'en fout...
Comme je venais d'allumer ma cigarette,  deux clients un peu perdus sont entrés mais son regard a répété :
- on s'en fout.
Avant de lui rendre visite j'étais passé chez les deux frangins qui tiennent un bar-tabac non loin de la mairie. Eux aussi m'ont à la bonne, sans doute parce qu'ils savent que comme eux j'ai été jadis marsouin. Ils ne me laissent jamais repartir sans m'offrir un petit blanc de Provence.
Pas eu le temps en revanche de pousser jusqu'au libanais qui était ma cantine quand je faisais la quinzaine et qui se trouve tout au bout de la rue d'Antibes derrière le Martinez.
Au Palais on jouait Carmina Burana de Carl Orff, preuve que dans cette ville frivole il se trouve des gens quelque part dans un bureau pour programmer des choses pas trop grand public.
Je me suis promené un peu dans les rues. Si on y croise encore en cette saison des créatures hors-normes, blondes d'un mètre 80, elles sont toutefois assez rares, semblent avoir raté le départ des grandes migrations de l'après festival, alouettes piégées dans une ville qui s'est imaginé autrefois un destin différent de celui d'un village de pêcheurs. Mais pour qui brillent ces vitrines délaissées ? Il y a bien une mélancolie particulière à parcourir hors-saison ces villes dédiées à l'exubérance des fêtes passagères, au tourisme de masse : leur vacuité est alors éclatante.
Dans le port des millions de dollars se balançaient mollement sur l'eau, carcasses vides, sombres et silencieuses, sans vie, luxueuses épaves abandonnées.
Ce matin je suis reparti sans trop me presser, sur la voie de droite, comme pour ne pas effacer trop vite les souvenirs que je garde de Cannes qui, à l'occasion de cette escapade, me sont remontés à la surface.
Ce n'est qu'à la hauteur de Salon-de-Provence que j'ai commencé à tutoyer le 150 me souvenant que j'avais rendez-vous avec l'autre amour de ma vie, véritable celui-ci :
Le Bas-Vivarais.

*Y'a pas de raison...




mardi 12 décembre 2017

Du train où vont les choses...


                Et j'entends siffler le train...

Elle ne vous fait pas rire cette affiche ?
C'est normal : on ne peut plus rire de rien sans passer pour un gros beauf plus ou moins alcoolique misogyne ou raciste. C'est l'époque qui veut ça, et l'époque, nous le constatons tous les jours, est triste à en mourir.
Elle ne vous fait pas rire non plus car le rire est devenu suspect, voire condamnable. Surtout si c'est Robert Médard qui le provoque. N'est pas Charlie qui veut.
C'est qu'il nous faudrait sur tout courber l'échine, se taire, être insignifiants, invisibles le plus possible, transparents : tout peut être retourné contre vous, vous mener devant les tribunaux, y compris une mauvaise blague. Les codes de l'humour se rétrécissent dangereusement, une police dédiée les surveille et les norme, corsète vos emballements primaires, vous indiquent la bonne voie, le bon quai, afin que vous ne loupiez pas le bon train.
Ne riez plus sans y réfléchir, c'est trop dangereux, et si demain au bureau vous comptiez en raconter une bien bonne, tachez de vous souvenir du chemin qui mène à la comptabilité : ce pourrait-être votre terminus.

Mais voici ce qu'en dit, avec humour et c'est son droit comme le nôtre, Nicolas Gauthier sur Boulevard Voltaire :


« Coluche nous manque ! » « Il faut faire de la politique autrement ! » « Les femmes doivent être mises en avant ! » Voilà pour le moulin à prières médiatique. Précédant ces attaques, pas toujours infondées, Robert Ménard, maire de Béziers bien connu des lecteurs de Boulevard Voltaire, a donc pris les devants.

Le prétexte est tout trouvé, s’agissant de ce TGV Occitanie tardant à venir en terres biterroises. D’où une première affiche à l’humour « décalé », comme on dit chez Canal, avec un Donald Trump et un Kim Jong-un, hilares et bras dessus bras dessous, assortie de ce slogan : « C’est le TGV qui unira le monde, tous unis pour le TGV jusqu’à Béziers. » Pierre Desproges aurait adoré.

À l’Assemblée nationale, Élisabeth Borne, ministre des Transports, semble d’ailleurs goûter la plaisanterie quand, répondant à une question d’Emmanuelle Ménard (député apparenté FN), relative à la question, elle assure que « ce TGV n’est pas censé aller de Pyongyang à Washington ». Poursuivant dans cet humour bon enfant, le maire de Béziers mitonne quatre nouvelles affiches.

La première avec un Macron préférant prendre l’avion, la deuxième avec un squelette las d’attendre le tortillard, la troisième avec une femme à laquelle le médecin demande si elle va finir par accoucher du train en question, puis… la quatrième. Celle qui fait twister les sacristies et turbuler les presbytères des nouveaux curetons, pire que les fesses de Michel Polnareff placardées dans les rues de la France pompidolienne.

De quoi s’agit-il ? Tout bêtement d’une affiche montrant une femme, ligotée en chemise de nuit sur une voie de chemin de fer, qui hurle de peur parce que justement, et ce, pour une fois, le train arrive à l’heure. L’accroche, quant à elle, est digne du professeur Choron : « Avec le TGV elle aurait moins souffert ! »

Une femme mise à l’honneur ? Les féministes auraient dû frétiller de joie. Pas du tout. Les filles, ça n’est jamais content et ça n’aime pas l’humour, tous les hommes le savent. La preuve par Laurence Rossignol, ministre du Droit des femmes sous François Hollande – ou dessus, à chacun ses fantaisies –, qui prend immédiatement position en ces termes : « Robert Ménard est un ignoble, un tout petit qui essaye de faire parler de lui par des provocations constantes. On ne peut pas laisser passer ça, c’est sans fin. »

La raison d’un tel transport pas tout à fait amoureux ? Un triste fait divers, un « féminicide », pour causer inclusif ; soit une femme, Émilie, ligotée par son conjoint, sur les rails du TGV Paris-Nantes en juin 2017. Pas de chance pour elle, la SNCF n’était pas en grève ce jour-là. Et Laurence Rossignol de conclure : « L’ignoble Robert Ménard l’a tuée une deuxième fois. » C’est sûr que présenté de la sorte…

Marlène Schiappa, sa ministresse successeuse et madone des sleepings, raccroche aussitôt les wagons : « Campagne une fois de plus odieuse, de surcroît venant d’un élu de la République. J’ai saisi ce matin le préfet afin que tous les recours possibles soient étudiés et activés. » Occasion inespérée de goûter cet exquis morceau de poésie préfectorale : « Robert Ménard se sert du corps des femmes pour faire passer des messages populistes. […] Il ne mesure toujours pas la souffrance physique et psychologique qu’engendrent ces atteintes à leur intégrité, pas plus que la mobilisation contre ces violences faites aux femmes qui est une priorité du gouvernement. » Ou de l’art de prendre le train en marche.

À ce concours de tricot en forme de fête de l’esprit, une mention particulière au journal Femme actuelle, grâce auquel une bonne épouse apprend à servir le chablis à température au chef de famille, pour ce titre : « Une affiche ignoble imaginée par Robert Ménard pour le TGV à Béziers scandalise la France entière. » Détective n’aurait pas fait mieux.

Quoiqu’on puisse être en droit de préférer ce tweet de Robert Ménard : « Les réactions outrées et paranoïaques à notre affiche en disent long sur l’ordre moral qui plombe le pays. Les mêmes auraient brûlé #Johnny en 1960, #charliehebdo en 1970 ou #Gainsbourg en 1980. Inquiétant… » « Inquiétant », certes ; mais tellement distrayant, aussi, tant l’actuelle niaiserie crasse va bon train.

Nicolas Gauthier
Journaliste, écrivain