dimanche 28 mai 2017

Compte-rendu de lecture




Et puis soudain, comme fatigué par cette révolution qui semble ne plus savoir où elle veut en venir, la délaissant, Alejo accoste sur une île inhabitée, avec son personnage, Esteban, qu'il suit sur cette plage de sable blanc, accumulation de coquillages concassés, broyés par les millénaires, si fin, si blanc, que le plus minuscule des insectes y imprime les traces de son passage, glisse comme l'eau entre les mains*. Il dresse alors en de superbes pages, d'éblouissants tableaux géologiques et poétiques où l’œil peine à percevoir ce qui est vivant de ce qui est mort. A l'image de cette révolution dont les échos lointains, après le tournant de la terreur, ne permettent pas de distinguer ce qu'il reste des idéaux du début : peut-être que là-bas déjà, à des milliers de kilomètres, on rouvre les églises que l'on brûle encore ici. Cette révolution qui a apporté par delà les mers l'abolition de l'esclavage, aussitôt remplacé par le travail obligatoire ; la liberté pour tous, mais la guillotine pour les paresseux qui souhaiteraient ne plus se rendre aux champs couper la canne à sucre, s'imaginant déjà citoyens de la République ; la culture pour tous mais, à l'Opéra improvisé sur l'estrade de l'échafaud remisé pour l’occasion, un cordon sanitaire séparant les nouveaux riches de la populace. Contradictions, promesses non tenues de cette révolution insaisissable.
Quelques pages plus loin c'est une ode au métissage que l'on reçoit sereinement car elle n'est pas un ordre, une injonction, un catéchisme imposé à réciter la baïonnette dans les reins, mais une allégorie de l'aventure humaine sans cesse renouvelée depuis la nuit des temps, perpétuée dans cette Méditerranée caraïbe où déjà s'échouent sur les rivages du Nouveau Monde, les débris d'amphores de vins importés de la vieille Europe, comme les prémices d'une civilisation renaissante (Bernanos aussi a vu ça).
Plus loin on s'arrête sur une recette de cochons farcis de cailles, de pigeons ramiers, de poules d'eau, que l'on aimerait bien reproduire cet été. Nous manquerait alors quelques feuilles de goyaviers à jeter sur les braises. Pour le parfum.
Merveilleux livre, vraiment.

"Le Siècle des Lumières" correspond exactement au genre de roman que j’affectionne en ceci qu'il est aussi un travail d'historien (comme l'étaient à leur façon Zola et Balzac). Mais c'est le préfacier, Jean Blanzat, qui exprime mieux que je ne saurais le faire le travail d'alchimiste auquel se livre Alejo Carpentier, historien-romancier.
Ne jamais négliger les préfaces.

*Et comme je les connais ces plages...

10 commentaires:

  1. Encore une fois : ravi que ce livre vous ait plu : il y a des jours, comme ça, où j'ai l'impression de servir à quelque chose…

    (Vous ne devriez pas vous privez des deux autres dont j'ai donné les titres, à l'occasion.)

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    1. Je compte bien me les procurer rapidement !

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    2. Il y a bien longtemps que je n'avais pris autant de plaisir à la lecture.

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    3. En fait, et je note ça ici pour m'en souvenir et faire grimper les commentaires, j'ai trouvé une formule pour définir son style : baroque flamboyant.

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    4. Oui, c'est une bonne définition. Avec, en outre, un regard acéré sur la réalité et un humour souvent féroce. (Pour le baroque flamboyant, Le Partage des eaux est sans doute le plus étonnant ; pour l'humour caustique, on verra plutôt du côté du Recours de la méthode.)

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  2. Je viens en catimini voir ce que vous faites...
    Oh ! vous êtes avec le Maître !
    Je ne voudrais pas vous chambrer et me retire donc sur la pointe des pieds.

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  3. C'est bien calme par ici...
    On dirait plus un musée, ou un sanctuaire, qu'un blog !

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