samedi 17 juin 2017

Despotisme mou




Puisqu'on veut la faire taire ici ou là, et pour faire suite à mon billet d'hier au soir, donnons-lui encore, dans les limites de nos modestes moyens, la parole. 
Après-demain la télé sera redevenue ce qu'elle doit être : un désert pour l'intelligence.


C'est le principe du raisonnement par l'absurde : décliner les conséquences logiques d'une proposition pour en démontrer le caractère aberrant et donc l'invalider. Par exemple, un scrutin majoritaire uninominal en période de défiance du peuple envers les institutions et les partis, qui aboutirait à ce que 15 % des inscrits disposent de plus de 75 % des sièges à l'Assemblée nationale. Absurde, en effet. C'est pourtant le visage de notre démocratie. Une question s'impose : ce que nous appelons démocratie ne serait-il pas devenu le sympathique habillage d'une forme de despotisme plus ou moins consenti ? Certes, il nous est rappelé tous les matins par des médias soucieux de nous montrer le droit chemin que nous avons la chance infinie de ne pas vivre en dictature et qu'il nous faut donc applaudir à ce système qui garantit si bien nos libertés et droits fondamentaux.
Offrons-nous le frisson de quelques minutes hors des chemins balisés de la communion obligatoire. La démocratie serait donc une affaire d'institutions, et les nôtres joueraient bon an mal an leur rôle : exprimer la volonté du peuple. Qui peut écouter sans rire Benjamin Griveaux, porte-parole d'En marche ! expliquer qu'il n'y a aucun problème et que la démocratie consiste à ne se soucier que des votes exprimés (ou des survivants LR et PS se scandaliser d'un système qu'ils défendaient quand il les maintenait au pouvoir malgré une assise électorale de plus en plus restreinte). Les institutions ne sont qu'un outil, l'architecture permettant de traduire, dans une loi fondamentale qui tient compte de l'histoire et de la culture politique de chaque peuple, ses aspirations et ses choix. Celles de la Ve République ont visiblement atteint leurs limites.
Mais nous savons depuis Tocqueville que des institutions, si équilibrées soient-elles, ne sauraient définir à elles seules un régime démocratique. La démocratie est une pratique. Élire tous les cinq ans le prince pour mieux se rendormir une fois qu'il est acquis, couvertures de magazines à l'appui, qu'il marche sur les eaux, n'a que peu à voir avec cela. C'est bien le paradoxe de ce moment politique. La promesse du jeune prodige était un renouveau démocratique par la libération des énergies individuelles. Une forme de libéralisme tocquevillien qui prétendait rompre avec les pesanteurs de la sphère administrative pour rendre aux hommes la liberté dans les « petites affaire », seul vaccin contre le despotisme. Ainsi a-t-on vu ces « marcheurs» exaltés retrouver l'envie de participer à la chose publique et se porter candidats pour renouveler des élites sclérosées. Bouleversant.
Hélas, le bel élan démocratique n'a fait que nourrir l'ouragan jupitérien. Pourquoi ' Parce que la démocratie est avant tout un état social. Et parce que cette séquence politique a marqué la victoire du renouveau sans risque, de l'éviction des élites politiques pour mieux préserver les élites économiques. Rien à voir avec un réveil démocratique de la Nation tout entière.
Dans une société fondée sur le bien-être et l'extension indéfinie du domaine de la consommation, la plus grande peur est de perdre le peu que l'on a. La part des citoyens que leur statut social protège des ravages du libre-échange (désindustrialisation, destruction des structures traditionnelles?) consentira à bien des abandons pour préserver sa tranquillité. Surtout si, par ce choix, le miroir médiatique lui renvoie l'image valorisante de la modernité et de la résistance au populisme.
Une société authentiquement démocratique n'a rien à voir. Elle repose sur des institutions équilibrées, dans lesquelles le législatif ne serait pas inféodé à l'exécutif, sur l'articulation entre l'expression du peuple et le poids des corps intermédiaires. Elle repose surtout sur la reconquête par les individus de leur autonomie, la possibilité de maîtriser leur vie sans dépendre d'un système imposé ou d'une puissance extérieure. Elle repose sur l'idée que tout abandon de souveraineté individuelle et collective doit être consenti. En ce sens, une société où les paysans dépendent de quatre multinationales pour obtenir des semences n'est pas démocratique. Une société où l'attention des individus devient une richesse vendue par des fournisseurs Internet contre des espaces publicitaires n'est pas démocratique. Une société dans laquelle 25 % des enfants de 10 ans ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux n'est pas démocratique. Une société où les citoyens ont abandonné tout espoir de maîtriser leur destin collectif et de modifier un système économique qu'ils jugent injuste, au point de cesser de voter, n'est pas démocratique.
Ce n'est pas seulement une réforme institutionnelle qui renversera le despotisme mou, c'est une révolution économique et culturelle partant, non pas des sphères jupitériennes, mais de la base, c'est-à-dire de chacun de nous.

Natacha Polony.

Et puisque demain c'est dimanche :

Un peu Piaf, un peu Fréhel ou Damia, la chanson du dimanche proposée par un intervenant de ce blog :


24 commentaires:

  1. Une pensée cultivée, organisée et élégante. Une intellectuelle gourmande qui sait partager ses parcours de réflexion mais qui apparemment provoque par là-même de l'hostilité et de la jalousie...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Voilà.
      Et qui donne trop à réfléchir.

      Supprimer
    2. Pourquoi trop ?
      C'est bien de ne pas assez réfléchir dont souffre l'époque...

      Supprimer
  2. La version de Léonard Cohen est aussi très bien mais je ne vois toujours pas le lien avec Natacha Polony. Question de point de vue.
    https://www.youtube.com/watch?v=E0sOX5CjGQ0

    RépondreSupprimer
  3. j'aime beaucoup cette femme, sensée et intelligente, j'aimais beaucoup ses chroniques du matin, de toute façon europe me fatigue encore plus, je leur coupe la chique

    RépondreSupprimer
  4. Analyse pertinente comme toujours de la part de Natacha Polony. Elle dérange, alors on lui coupe le sifflet. C'est ça la démocratie de nos "zelites".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme dérangeait en son temps Frédéric Taddeï et ses plateaux un peu hors norme.

      Supprimer
  5. Tout à fait, la même hauteur de vue, le même accès à la culture en se penchant pourtant sur les problèmes de la rue...
    comme de vrais intellectuels avec le même langage et tout ce qu'il faut pour la TV.

    RépondreSupprimer
  6. Très bien fait, ceci dit.

    RépondreSupprimer
  7. Je doute qu'ils réussissent à lui couper le sifflet. Natacha Polony n'est pas de ceux qu'on fait taire.
    Nous la retrouverons et pour notre plus grand plaisir : c'est une femme intelligente et ...belle.
    Les jaloux et les aigris n'auront pas le dernier mot !

    RépondreSupprimer
  8. Nous la retrouverons et pour notre plus grand plaisir

    On l'espère !

    RépondreSupprimer
  9. Ce n'est pas exactement ce que je voulais dire. Pas grave. .

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avais parfaitement compris votre ironie Jean.
      Ironie que je ne partage pas.

      Supprimer
  10. Merci...Oui, parce que même quand on est forcé de les entendre, le cynisme de cette "élite médiatique" n'est pas perceptible dans le ton, rôdé qu'il est pour passer à l'antenne. Ce qui est un problème pour comprendre ce qu'ils disent vraiment, et font dire "entre les lignes" quand c'est au nom d'une base dont ils ne sont pas issus et en l'occurrence, vers laquelle il semblerait pourtant entendu que se pencher vers elle pour l'entendre ne pourrait qu'être compris que comme un engagement difficile, qu'on ne peut que comprendre... puisqu'apparemment forcément un peu hypocrite, honteux, comme une espèce de concession aux problèmes d'absence de bases de cette base dont il s'agirait alors plutôt dans ce texte de vérifier comme habilement que les gens sont capables ou non de réagir à son style en lisant son texte jusqu'à la fin pour savoir s'il est possible de s'en distinguer, de ces autres là ainsi dispensés de toutes manières de répondre par respect pour une figure de style trop subtile à comprendre n'est-ce pas...Ce qui parle donc bien de ces soit disant préoccupations autrement plus responsables supposées aux lecteurs assez fins pour se taire sur leur propre vulgarité alors entendue par un auteur l'assumant puisqu'il irait de soi que si c'était le cas, ce ne serait que dans un souci d'adaptation... et je n'aime donc pas bien ce ton connivent, didactique décontracté et un peu suffisant dans les tournures de phrases, simple auto-vérification pour valider de manière aussi légère que ce qu'elle a compris de la manière d'aborder cette question, en la résumant en fait au vulgaire: Ce qui signifie un abandon du rôle que devrait avoir quelqu'un qui se prétend assez intellectuel pour écrire des livres et investir, voire monopoliser les médias et donc, le peuple dont elle parle, sachant très bien qu'elle n'en n'est pas issue mais respectant à sa manière l'idée qu'elle continue pourtant de véhiculer de cette manière. "Ces gens là n'en demeurent pas moins fort sympathiques, vous avez raison..." C'est quand même bien là toute la raison du silence de cette idée globale des gens dont il est censé s'agir à travers son exemple mais je ne pense pas que ce soit ce qu'elle ait voulu dire...forcément, il ne peut qu'y avoir autre chose à foutre que ces commentaires et j'ai comme un doute sur ce qui serait supposé légitime ou non de vouloir faire entendre de ce silence là, cette concession au "peuple"...passionnant accès à la pensée et à la culture et à l'art de la conversation mondaine pour faire dire toujours aux mêmes "ces petits soucis éducatifs"...avec ce "chuut.

    RépondreSupprimer
  11. Donc, pas de connivence = auto-correction.
    "Ce serait là toute la raison du silence pourtant induit par cette connivence générée à partir d’une idée globale des gens dont il est censé s'agir à travers son exemple mais « qui n’existe pas, bien sûr , c’est entendu, d’où le silence responsable… » Je ne pense donc pas que ce soit ce qu'elle ait voulu dire...forcément, il ne peut qu'y avoir autre chose à foutre que ces commentaires et j'ai comme un doute sur ce qui serait supposé légitime ou non de vouloir faire entendre de ce silence là, cette concession au "peuple"...passionnant accès à la pensée et à la culture et à l'art de la conversation mondaine pour faire dire toujours aux mêmes "ces petits soucis éducatifs" pour faire relever le niveau en boucle…avec ce "chuut  responsable… »

    RépondreSupprimer
  12. Jean : nos désaccords sont à ce point minimes qu'ils ne valent même pas la peine d'être soulignés.

    RépondreSupprimer
  13. Excellent duo, très "prise de tête" et "mange-temps"...
    Jean, seriez-vous surveillant de bac voire philosophe ?

    RépondreSupprimer
  14. "oui mais là, j'ai piscine" C'était vraiment très intéressant.

    RépondreSupprimer

Chacun peut ici donner libre cours à sa fantaisie.
A condition toutefois de rester dans les bornes habituelles, largement connues de tous.